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En Israël, la défense est l’affaire de tous

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Ilana Gutman ne connaissait «rien aux ordinateurs» voici encore trois ans, lorsque deux soldats sont intervenus dans son lycée d’Ashdod, une ville au sud d’Israël, pour encourager les élèves à s’inscrire à une formation en cybersécurité conçue spécialement pour les jeunes comme elle. Âgée aujourd’hui de 17 ans, Gutman termine sa troisième année de Magshimim –c’est le nom du programme–, et se prépare à rejoindre l’armée, où elle espère travailler dans le renseignement.

Cybersecurité en Israël

Cybersecurité en Israël

Avec son petit ami, May Kogan, qu’elle a rencontré à Magshimim, Gutman passera l’été à travailler dans une colonie de vacances pour adolescents israéliens étudiant la cybersécurité. Ils viennent tout juste de terminer leur projet de fin d’année –qui implique de concevoir une application permettant aux professeurs de contrôler à distance les ordinateurs de leurs élèves pour que les cours puissent se poursuivre en cas de force majeure. «La guerre ou la neige», m’explique Gutman, citant les raisons «que vous avez et que nous avons» pour fermer les écoles aux États-Unis ou en Israël.

Un programme d’ascension sociale

Dans beaucoup de pays, y compris les États-Unis, il existe des programmes conçus pour apprendre l’informatique et le codage aux élèves du primaire et du secondaire, et beaucoup cherchent à attirer des étudiants très divers. Mais Israël –en grande partie à cause du risque constant de guerre ou de cyberattaque– est l’un des rares pays à se targuer d’un programme ciblant précisément des jeunes issus des minorités ou de milieux défavorisés.

Dès l’équivalent de la troisième, les adolescents israéliens de la «périphérie» (qui ne vivent pas dans les villes les plus riches et les plus peuplées d’Israël) sont approchés, histoire d’y dénicher des candidats pour le programme de cybersécurité, fonctionnant sur un modèle de cours du soir et mettant un point d’honneur à ouvrir ses portes aux jeunes filles. Inauguré en 2011 et co-financé par le Ministère israélien de la défense depuis 2013, Magshimim est une émanation de la fondation Rashi, un organisme philanthropique venant en aide aux jeunes défavorisés d’Israël. Aujourd’hui, ce sont plus de 530 étudiants qui ont terminé avec succès le programme, qui espère multiplier par 10 ses effectifs au cours des cinq prochaines années: d’environ 400 à 4800 participants.

Magshimim accepte à peu près 30% des candidatures qui lui sont déposées, après une série de tests et d’entretiens visant à mesurer le degré de détermination, d’abnégation et de sociabilité des élèves –qui, en revanche, peuvent partir de zéro sur le plan des compétences informatiques. C’est ainsi que Gutman ou d’autres, comme Revital Baron, 17 ans, ont été prises. «Je savais me servir de Facebook et jouer à des jeux vidéo», précise Baron de son degré de familiarité avec les ordinateurs avant son entrée à Magshimim. Aujourd’hui, à l’instar de Gutman, elle termine le programme et a conçu, pour son projet final, un robot capable de générer une carte visuelle de l’espace qu’il occupe grâce à des capteurs à ultra-sons calculant la distance entre les murs et autres obstacles.

Former des unités d’élite

Après la sortie des classes, les lycéens sélectionnés sont formés à la cybersécurité par sessions de trois heures, deux fois par semaine, de la seconde à la terminale. Pendant ces trois années, ils s’exercent à la programmation, étudient la théorie informatique, mettent en œuvre des protocoles de chiffrement, reconstituent des virus par rétro-ingénierie et comparent l’architecture et la conception de réseaux.

Ils sortent du lycée avec un bagage de connaissances comparable à ceux que possèdent, aux États-Unis, les étudiants en informatique de premier ou de deuxième cycle. (Et beaucoup achèvent leur formation avec un excellent niveau d’anglais, dû aux nombreuses heures passées sur les forums de Stack Overflow à chercher les solutions de problèmes techniques, m’ont-ils expliqué).

A court terme, la formation destine surtout les étudiants aux unités d’élite de Tsahal, durant leur service militaire obligatoire. Les ados de Magshimim espèrent notamment intégrer l’Unité 8200, la brigade de renseignement et de cybersécurité qui voit tant d’anciennes recrues poursuivre une brillante carrière dans le civil (souvent dans le secteur de la sécurité). Si l’Unité 8200 fournit au secteur de l’innovation israélien son terreau, alors Magshimim est le terreau de l’Unité 8200.

Aux États-Unis, on parle du problème du «tuyau percé» –parce que trop peu de femmes et de minorités sous-représentées sortent de l’université diplômées en informatique et en sciences de l’ingénieur, les principales entreprises du secteur croulent sous les hommes blancs. Un problème qui n’épargne pas Israël, d’où l’exemplarité de Magshimim. Magshimim n’est pas un tuyau comme les autres, il est spécifiquement conçu pour acheminer un maximum de représentants des populations défavorisées –filles, élèves des écoles religieuses, enfants éloignés des zones urbaines– vers les secteurs de la cybersécurité. Pour attirer ce genre de populations, il est essentiel de s’y prendre le plus tôt possible, avant que leur tête soit bourrée des choses qu’ils ont ou non le droit de faire et d’aspirations qu’ils peuvent ou non avoir– et avant qu’ils soient complètement largués par leurs pairs. De fait, le programme cherche désormais à recruter des candidats encore plus tôt, dès l’équivalent de la cinquième ou de la quatrième.

Une «deuxième maison»

Peut-être parce que «Magshimim ne cherche pas seulement des gens intelligents, mais aussi des gens sociaux», comme me l’explique un élève, ou peut-être parce que les filles y sont si nombreuses, les effectifs de Magshimim forment une cohorte des plus enthousiastes. Lorsque j’étais en Israël, pour la Cyber Week 2016 de l’Université de Tel Aviv et que j’assistais à une conférence ouverte à des centaines de lycéens étudiant la cybersécurité, un grand nombre d’élèves de Magshimim ont souligné l’importance que le programme avait à leurs yeux, sur un plan autant technique que social.

Baron est de ceux là. «Pour moi, Magshimim c’est vraiment ma deuxième maison», dit-elle, «Tous mes meilleurs amis viennent de là». Un groupe WhatsApp rassemble toutes les dernière année du programme, soit à peu près 150 élèves, connectés aux quatre coins d’Israël. Quant à Gutman et Kogan, sans le programme, ils ne seraient jamais tombés amoureux l’un de l’autre.

Le programme organise aussi souvent des «Nuits cyber» et autres événements qui mêlent exercices militaires et policiers à la bonne ambiance des hackathons, si courants sur les campus américains. Voici quelques années, un de ces événements tournait autour d’une histoire de pizza volée, que les étudiants devaient retrouver en pénétrant le système de vidéosurveillance d’un immeuble, afin de collecter des informations sur le larcin. «A la fin, on a trouvé la pizza et on l’a mangée», se souvient Omer Greenboim Friman. Dans un autre exercice, l’accès internet d’un bâtiment avait été totalement coupé et les étudiants devaient trouver un moyen de recouvrer un lien avec le monde extérieur.

Sous toutes ces initiatives israéliennes de formation et d’éducation à la cybersécurité, il y a l’idée que de telles menaces (les blackouts internet, pas les vols de pizzas) ne sont pas très loin et que personne n’est trop jeune pour y penser et s’y préparer. Dans la conversation, les élèves de Magshimim ne s’en cachent pas –à un niveau qui pourrait choquer bon nombre d’observateurs étrangers–, ils savent pertinemment que tout cela a trait à la guerre.

«Nous sommes un petit pays, avec beaucoup d’ennemis, nous devons sécuriser nos données», déclare Kogan:

«Quand j’étais petit, il n’y avait pas grand chose à faire contre ces menaces, mais maintenant, en rejoignant l’armée, on est enfin capable de se défendre».

Gutman est à peu près du même avis:

«J’avais vraiment envie de rejoindre l’armée et de donner du mien pour mon pays. Mon rêve, ça serait peut-être de faire carrière dans l’armée».

Impossible, aux États-Unis, d’imaginer des centaines de nerds partager ce sentiment, d’avoir envie de travailler, disons, pour la NSA. Daniel Ninyo, lui aussi en dernière année de Magshimim, a un projet qui pourrait sembler familier à bien des lycéens américains: après son service militaire, il espère créer sa start-up.

Aux États-Unis, quand des adolescents se passionnent pour la science informatique, ils espèrent souvent créer de nouveaux outils pour changer la société, des jeux, des applications malignes et lucratives. Mais rarement ont-ils des questions de sécurité à l’esprit. Dans un lycée américain, deux soldats en uniforme auraient bien du mal à passionner les étudiants, comme ils ont fait briller les yeux et les neurones de Gutman.

Est-il néanmoins possible d’appliquer les recettes du succès de Magshimim à l’étranger? Israël est un petit pays, avec un système éducatif centralisé et un service militaire obligatoire. Reste qu’il est tout à fait possible de mettre en œuvre, ailleurs, parallèlement au cursus scolaire, des programmes de formation en cybersécurité de grande qualité, ciblant les jeunes de minorités défavorisées sans compétences informatiques, pour non seulement leur offrir un enseignement technique, mais aussi un environnement social des plus riches, le retour d’expérience et le mentorat d’anciens élèves et, de temps en temps, une bonne pizza.

Mais la pizza ne suffit pas pour créer un programme comme Magshimim, porté aux nues autant par ses étudiants que par un pays tout entier. («Un jour, j’étais au restaurant avec un ami et la serveuse nous a regardés et nous a demandé: “Vous êtes de Magshimim, non? Le super programme?”», se rappelle Gutman). Pour avoir autant la sécurité à cœur, ai-je réalisé en discutant avec les étudiants de Magshimim, il faut surtout se sentir en danger, et que le danger soit aussi réel qu’imminent.

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